Impact de la politique étrangère américaine sous Trump sur les risques géopolitiques
Grandes lignes
- Les retournements dans la politique étrangère des États-Unis mettent en avant une position autoritaire et la fin de la coopération.
- La politique isolationniste et transactionnelle de Trump influence fortement les risques géopolitiques, de l’Ukraine à l’Asie en passant par le Moyen-Orient.
- La rivalité entre les États-Unis et la Chine menace l’Asie en créant des risques de conflits potentiels sévères, l’érosion de l’engagement des États-Unis sur le plan sécuritaire et l’émergence de blocs géopolitiques.
- Les dépenses militaires devraient s’accélérer chez les alliés des États-Unis pour compenser l’incertitude du parapluie sécuritaire américain.
- La Chine devrait tirer avantage de la crédibilité entachée des États-Unis, tandis que le sort de l’UE dépendra en grande partie de son unité, de sa capacité à se défendre et de son sens de l’innovation.
Les valeurs du mouvement MAGA modifient la politique étrangère des États-Unis
Le retour de Donald Trump et de son mouvement MAGA à la présidence des États-Unis a un impact majeur non seulement sur l’économie et le commerce mondial, mais aussi sur la situation géopolitique. En effet, le changement radical dans les politiques américaines reflète une administration américaine opérant sur la base d’un ensemble de valeurs totalement différentes de celles du reste du monde occidental en matière de coopération internationale, des positions autoritaires adoptées et de la prévalence du nationalisme économique sur le libre-échange. En outre, le rythme des changements est sans précédent et a vu Trump utiliser un pouvoir présidentiel de plus en plus prégnant pour émettre unilatéralement 140 décrets exécutifs – c’est plus que tout autre président américain au cours de leurs cent premiers jours au bureau ovale – et ce malgré le contrôle du Congrès par les Républicains.
Les risques géopolitiques évoluent sous le paradigme dominant de l’équilibre des pouvoirs
La position de l’administration Trump sur les affaires mondiales embrasse clairement un point de vue centré sur la primauté de la puissance militaire – ce qui est conforme à la vision du monde de la Russie et à l’approche coercitive chinoise selon laquelle les États dotés des plus grandes puissances militaires ont le droit de dominer leurs voisins et défendre leur sphère d’influence. En ce qui concerne l’Ukraine, les récentes évolutions – notamment l’alignement du vote des États-Unis avec la Russie à l’ONU, les allégations selon lesquelles l’Ukraine et non pas la Russie aurait initié la guerre, l’approbation des ambitions territoriales de Poutine par Donald Trump et sa volonté de mettre fin au conflit plutôt que de parvenir à une paix durable, les discussions bilatérales entre la Russie et les États-Unis excluant l’Ukraine et l’UE – sont les signes d’un revirement brutal pour un partenaire clé dans le conflit, d’une forte détérioration des relations entre les États-Unis et l’Ukraine, et plus largement, des relations transatlantiques. Compte tenu du manque de progrès rapides dans les négociations d’un accord de paix, le risque est que les États-Unis finissent par se retirer des négociations sur le conflit ukrainien, laissant le litige irrésolu et l’Ukraine sans le soutien militaire américain, y compris en termes de renseignements et de soutien technique, dont elle a tant besoin. À ce stade, après des décennies de sous-investissement dans l’industrie de la défense, l’UE ne dispose pas des capacités militaires et de défense nécessaires pour compenser la réduction du soutien américain.
D’autre part, Trump s’était engagé à mettre fin aux guerres à Gaza et en Ukraine en 24 heures. Alors qu’une trêve avait été mise en place à Gaza en l’espace de quelques semaines, Israël a depuis lors repris et intensifié son offensive sur Gaza. De même que le fragile cessez-le-feu au Liban, les fortes tensions en Cisjordanie, l’intensification du conflit avec les Houthis et les opérations militaires au Liban et en Syrie, ces évènements ravivent les tensions dans la région. Toutefois, le principal risque pour la région reste l’incertitude liée à la capacité des États-Unis et de l’Iran à parvenir à un accord sur le programme nucléaire iranien, où l’incapacité à trouver un compromis entre les parties pourrait considérablement augmenter les risques de conflit dans la région.
Mais les retournements géopolitiques ne s'arrêtent pas là. L’administration américaine discute ouvertement d’une prise de contrôle du canal de Panama et du Groenland, ce qui menace ses alliés sur le plan militaire. En outre, les États-Unis s’immiscent dans la politique intérieure des pays alliés (par exemple au sein de l’UE) et déclarent ne pas vouloir intervenir dans les conflits étrangers. En conséquence, les États-Unis ne sont plus considérés comme un partenaire fiable pour la sécurité pour l’OTAN et ses autres alliés, notamment en Asie (Taïwan, Japon et Corée du Sud).
Alarmée par la menace russe et la fin possible de la garantie de sécurité américaine, la nouvelle Commission européenne a radicalement modifié les priorités de son programme politique, passant du changement climatique à la défense (compétitivité et simplification). Lors d’un sommet spécial en mars dernier, les dirigeants de l’UE ont convenu d’augmenter considérablement les dépenses de défense et d’alléger pour ce faire les contraintes budgétaires. Ils ont également décidé d’un emprunt commun pour les investissements de défense allant jusqu’à 150 milliards d’euros. En outre, l’UE et le Royaume-Uni collaborent étroitement sur les questions de défense, à l’image de la « coalition des volontaires », une initiative franco-britannique ayant pour objectif de maintenir durablement la paix lorsqu’un éventuel accord de paix sera atteint en Ukraine. La collaboration avec d’autres démocraties libérales – dont le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et le Canada – s’élargit également, celles-ci étant confrontées au même désengagement des États-Unis.
La menace de la rivalité entre les États-Unis et la Chine pour l’Asie
L’Asie connaît actuellement une véritable course à l’armement, tant en Chine que chez les alliés des États-Unis (Japon, Corée du Sud et Taïwan). Dans un contexte de rivalité de plus en plus tendu entre les États-Unis et la Chine, la région reste l’épicentre des risques de conflits potentiels les plus sévères. En mer de Chine du Sud, les tensions sont à leur comble suite aux incidents récurrents entre les garde-côtes chinois et philippins, tandis que les pressions militaires chinoises sur Taïwan – principal risque de guerre dans la région – ne cessent de s’accroître. Or l’approche transactionnelle de Trump affaiblit et rend l’engagement sécuritaire des États-Unis envers Taïwan, tout comme pour les autres alliés des États-Unis en Asie de l’Est, plus incertain. Par conséquent, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan pourraient vouloir gagner du temps en proposant des concessions aux États-Unis, tout en augmentant leurs dépenses de défense pour assurer leur propre protection et en développant la coopération avec d’autres alliés dans la région Indo-Pacifique. Des incertitudes pèsent également sur la péninsule coréenne en raison des tensions générées par le programme d’armement nucléaire avancé nord-coréen, l’intensification des tirs de missiles et, récemment, la signature d’un traité de défense mutuelle entre la Corée du Nord et la Russie. Toutefois, les risques de guerre vont au-delà de l’Asie de l’Est et de l’Asie du Sud-Est, comme le montre la récente escalade de frappes militaires entre l’Inde et le Pakistan. Le conflit ravivé entre les deux puissances nucléaires – l’Inde est soutenue par les États-Unis tandis que la Chine est un allié clé du Pakistan – témoigne notamment du risque que posent un nouvel ordre chaotique mondial et l’émergence de blocs géopolitiques, à savoir le risque accru d’une recrudescence des conflits autour de différends géographiques non résolus.
Enfin, Donald Trump tente d’influencer la politique d’autres pays. Ainsi, des dirigeants forts, comme le président Erdoğan en Türkiye et le président Vučić en Serbie, se sentent suffisamment confiants pour poursuivre leurs propres programmes, sachant que Trump les approuverait probablement et que l’UE est trop préoccupée par ses propres priorités, et a besoin d’eux pour sa propre sécurité nationale – la Türkiye, membre de l’OTAN, possède une armée puissante et est un emplacement clé, tandis que la Serbie a récemment confirmé l’exploitation de ses réserves de lithium dans le cadre d’un projet très impopulaire.
Le virage isolationniste des États-Unis va accélérer le désordre mondial
Les premiers mois de la seconde administration Trump ont été marqués par des retournements rapides dans les politiques intérieure et étrangère des États-Unis et par une grande imprévisibilité. À long terme, ceux-ci pourraient affaiblir la crédibilité et la légitimité des États-Unis, au moment où l’Occident et les pays alliés commencent à construire de nouvelles alliances militaires sans la superpuissance mondiale. Cette redistribution des cartes pourrait bénéficier à la Chine et à l’UE, à la condition que celle-ci reste unie et soit en mesure de défendre son territoire. Plus largement, les développements récents montrent que la présidence Trump, avec son programme « America First », sa réticence à fournir des garanties de sécurité à ses alliés, sa préférence pour les accords transactionnels et les moyens de coercition, accélère de manière évidente le déclin de l’ordre mondial dirigé par les États-Unis. En conséquence, une consolidation des tendances actuelles est attendue, à savoir un renforcement de la coopération militaire entre la Russie, la Corée du Nord et l’Iran ; une perte d’efficacité des sanctions occidentales ; un Sud global plus informel et changeant en fréquente opposition avec l’Occident et en demande d’une plus grande influence ; une expansion des BRICS ; mais aussi davantage de conflits dans un monde sans nation à la barre. Un ordre mondial incertain et aux changements rapides est un terreau fertile aux perturbations, et dans un monde fondé sur l’équilibre des pouvoirs, ce sont les pays les plus faibles qui subiront les conséquences les plus lourdes.
Analystes: Pascaline della Faille – p.dellafaille@credendo.com; Raphaël Cecchi – r.cecchi@credendo.com; Jolyn Debuysscher – j.debuysscer@credendo.com; Louise Van Cauwenbergh – l.vancauwenbergh@credendo.com; Andres Hernandez Cardona – a.hernandez.cardona@credendo.com; Jonathan Schotte – j.schotte@credendo.com