Le règne du dollar : pérennité ou érosion ?
Grandes lignes
- Le dollar américain (USD) reste la monnaie dominante incontestée du financement du commerce extérieur et des réserves internationales mondiales.
- La détérioration des finances publiques et les politiques de l'administration Trump font partie des défis auxquels est confronté le dollar.
- La zone euro, malgré ses institutions solides, a besoin d’une plus grande unité et d’une plus grande force géopolitique pour faire de l'euro une monnaie dominante.
- Le renminbi chinois s'est rapidement internationalisé et aspire à élargir son rôle à l'échelle mondiale, tout en restant sous la stricte surveillance des autorités chinoises.
Les événements récents – notamment la forte hausse des droits de douane américains, l'accord de Mar-a-Lago, l'adoption rapide des stablecoins et les efforts de la Chine pour internationaliser le renminbi – ont relancé le débat sur la possible émergence d’une ou plusieurs monnaies en tant que prochaine monnaie de réserve mondiale dominante. Cet article vise à donner un aperçu de la situation actuelle et des perspectives.
Le dollar, monnaie dominante... pour l’instant

Selon les données de SWIFT, le dollar est utilisé dans plus de 80 % des transactions internationales. Il est suivi du renminbi chinois, dont la part a fortement progressé ces dernières années, passant de 2,5 % en décembre 2017 à 7,3 % en septembre de cette année. L'euro maintient également une forte présence. Une tendance similaire s’observe dans la composition des réserves internationales brutes. Bien que l'importance du renminbi chinois continue d'augmenter, sa part globale reste faible. Le dollar américain conserve sa position dominante, même si, depuis juin 2025, la proportion des réserves détenues en USD a chuté à 56 %.

Avantages et inconvénients du statut de monnaie dominante
Le dollar américain, en tant que devise internationale dominante, sert de moyen d'échange (y compris pour les paiements et les prêts transfrontaliers), d'unité de compte et de réserve de valeur pour les transactions internationales. Ce statut confère d’importants avantages aux États-Unis, à savoir des recettes de seigneuriage plus élevées, un accès moins coûteux à du financement externe, une influence substantielle de sa politique monétaire sur les conditions financières mondiales et une stabilité économique renforcée par un risque de change moins important. Cette suprématie du dollar sert également de levier politique, notamment dans l'imposition de sanctions ou l’octroi de soutien financier d'urgence (par exemple, la récente ligne de swap avec l'Argentine). Malgré ces avantages, certaines faiblesses existent, notamment le risque de création de bulles financières en raison de son statut de valeur refuge, la possibilité d’une perte de compétitivité en cas d’appréciation de la monnaie et la responsabilité de fournir des liquidités internationales pendant les périodes de stress financier (comme l'ont montré les lignes de swap accordées par la banque centrale américaine lors de la crise financière mondiale de 2008-2009 et durant la pandémie de Covid-19 début 2020).
L'hégémonie du dollar expliquée : forces et menaces émergentes
Plusieurs facteurs fondamentaux ont permis au dollar de conserver sa position de première monnaie de réserve mondiale pendant plusieurs décennies. Premièrement, les États-Unis sont la première économie mondiale. Ils abritent les marchés financiers les plus importants, les plus développés et les plus liquides au monde, et constituent également le deuxième plus grand marché d'exportation. Sa puissance militaire considérable continue de lui conférer une énorme influence géopolitique. Ses cadres institutionnels sont solides, transparents et fiables. Son système juridique, sa banque centrale indépendante et son cadre réglementaire inspirent depuis toujours confiance et stabilité. En outre, l’hégémonie établie du dollar américain auto-renforce son réseau.
Néanmoins, plusieurs facteurs remettant en question la suprématie du dollar américain ont fait leur apparition. Suite à l’utilisation du dollar comme instrument de sanction de grande portée, certains pays ont commencé à chercher des alternatives. Par exemple, à la suite des sanctions américaines et européennes imposée à la Russie en 2022 – y compris l’exclusion de certaines banques du système de messagerie SWIFT – celle-ci a commencé à explorer d'autres systèmes de paiement. Ensuite, des inquiétudes ont émergé concernant la viabilité des finances publiques américaines, notamment à la suite des importantes réductions d'impôts prévues par la loi « One Big Beautiful Bill » adoptée en juillet de cette année. Il est en effet peu probable que ces exonérations d’impôts puissent être compensées par l’augmentation des droits de douane sur les importations, ce qui pourrait donc augmenter la pression sur la viabilité budgétaire, comme le montre le graphique. Suivant celui-ci, le déficit budgétaire américain devrait rester élevé et la dette publique augmenter à plus de 140 % du PIB d’ici à 2023.

De plus, les changements apportés à la politique étrangère, commerciale et interne sous la seconde administration Trump ont fait surgir des doutes quant à la qualité des institutions américaines et à l’indépendance de la Réserve fédérale américaine (le mandat de Jerome Powell à la présidence de la Fed se termine en mai 2026), intensifiant la fragmentation géoéconomique. En conséquence, la confiance dans les États-Unis en tant que partenaire fiable sur le plan sécuritaire et commercial a diminué. Sur le long terme, toutes ces évolutions pourraient contribuer à un affaiblissement du statut du dollar en tant que devise internationale.
Afin de consolider le statut international du dollar – et stimuler la demande de bons du Trésor américain et faire des États-Unis la « capitale mondiale de la crypto » – les autorités américaines promeuvent activement l'adoption de stablecoins adossés au dollar (voir approbation du « GENIUS Act » en juillet 2025). D’autre part, des mesures législatives, telles que l’« Anti-CBDC Surveillance State Act » (juillet 2025), interdisent à la Réserve fédérale d’émettre une monnaie numérique de la banque centrale. Collectivement, ces mesures reflètent une décision stratégique de l’administration Trump de privatiser l’émission des monnaies numériques, allouant ainsi une part des recettes de seigneuriage au secteur privé.
L'adoption croissante au niveau mondial de stablecoins adossés au dollar, notamment pour les paiements transfrontaliers, comporte d’importantes implications pour les États-Unis. Les émetteurs de ces stablecoins sont devenus d’importants acheteurs de titres du Trésor américains, offrant potentiellement au gouvernement américain une canal de financement supplémentaire, tout en renforçant l’attractivité du dollar au niveau international.
Risques liés à l'adoption rapide des stablecoins
Néanmoins, ces évolutions posent certains risques pour l'économie mondiale. Le marché du stablecoin est fortement concentré, avec comme principaux acteurs l’USDT (émis par Tether, qui a récemment été dégradé par S&P en raison d’inquiétudes concernant ses réserves et ses pratiques de gestion des risques) et l’USDC (émis par Circle). Bien que soumis à la réglementation américaine, les stablecoins sont exposés aux risques de liquidité – comme des demandes de retrait simultanées à grande échelle qui pourraient forcer la vente d'actifs de réserve (y compris des bons du Trésor à court terme) – et aux vulnérabilités technologiques, comme des cyberattaques. Une adoption diffuse des stablecoins suivant des cadres réglementaires variés pourrait miner l’efficacité des politiques monétaires nationales, la réglementation des changes et les contrôles des mouvements de capitaux. En réponse à ces inquiétudes, l’Union européenne a adopté le règlement MiCa (Markets in Crypto-Assets), qui autorise uniquement les transactions de crypto-actifs enregistrés sur des plateformes européennes réglementées. Tether n’ayant pas n’a obtenu la licence MiCa, celui-ci n’est plus disponible sur les plateformes réglementées opérant dans l’UE.
L'euro pourrait-il dépasser le dollar en tant que première monnaie ?
L'euro est actuellement la deuxième monnaie mondiale en termes de composition des réserves. La zone euro dispose d'un cadre institutionnel solide, est le plus grand marché d'exportation au monde et possède des économies et des marchés financiers importants, bien que fragmentés. Néanmoins, l'adoption généralisée de l'euro en tant que monnaie mondiale dominante est entravée par le fait qu'il s'agit d'une union d'États souverains avec une intégration budgétaire limitée et l'absence d'une force militaire unifiée et puissante. Sur une note positive, la Banque centrale européenne (BCE) prévoit d'introduire un euro numérique d'ici à la mi-2026, ce qui devrait renforcer davantage l'utilisation de l'euro.
Le renminbi pourrait-il devenir la première monnaie ?
Bien que la Chine soit la deuxième économie mondiale, qu'elle dispose d'importants avoirs à l’étranger (lui permettant d'équilibrer sa dette publique élevée), d'une puissance militaire notable et en pleine ascension ainsi que d'une influence géopolitique considérable et grandissante, l'utilisation du renminbi à l’échelle mondiale est encore limitée.
Ces dernières années, la Chine a cherché à étendre l'utilisation de sa monnaie par le biais d’une libéralisation partielle des flux de capitaux, la mise en place de lignes de swap de la banque centrale, la création du système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS) et le lancement d’une monnaie numérique.
Un nombre croissant de pays confrontés à des difficultés financières et économiques se tournent vers les lignes de swap de la banque centrale chinoise pour obtenir des liquidités. Ces accords, qui sont généralement assortis de taux d'intérêt plus élevés que les prêts du FMI et ne comportent pas de conditionnalité par politique imposée, sont préférés à l'aide traditionnelle du FMI. Il est attendu que cette tendance s'accélère en raison des tensions géopolitiques croissantes et de la transition vers un nouvel ordre mondial. Cette tendance de la Chine à occuper une position centrale de prêteur international en dernier ressort pour de nombreux pays en développement se poursuit et pourrait avoir une incidence sur la structure du système monétaire et financier international. Comme le souligne une publication du National Bureau of Economic Research sur le rôle de la Chine en tant que prêteur international en dernier ressort, cette évolution pourrait donner lieu à un système qui serait davantage multipolaire, moins institutionnalisé et moins transparent, rendant plus difficile l’identification et la gestion des risques de soutenabilité de la dette.
L’utilisation par les États-Unis du dollar comme une arme dans l'imposition de sanctions a contribué à faire prendre à la Chine l’initiative d’établir un système alternatif au SWIFT (le système de messagerie mondial dominant). En 2015, la Chine a lancé le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS - système de paiement interbancaire transfrontalier), qui n’est toutefois pas encore en mesure de remplacer complètement la fonction centrale de SWIFT, étant donné que les participants « indirects » dépendent encore de SWIFT pour transmettre les messages de paiement liés aux transactions CIPS. Les participants directs (principalement des banques chinoises) peuvent envoyer des messages via la plateforme propriétaire chinoise.
Malgré ces efforts d’internationalisation du renminbi, les contrôles de capitaux restent un obstacle majeur à une adoption plus large du renminbi. Néanmoins, la monnaie est de plus en plus fréquemment utilisée dans les échanges bilatéraux avec la Chine et dans les prêts transfrontaliers, comme en témoigne la décision récente du Kenya de convertir trois prêts libellés en dollars américains en prêts libellés en renminbi chinois. À l’avenir, il est attendu que le renminbi joue un rôle encore plus important sur la scène internationale, même s'il continuera à être soumis à la surveillance stricte des autorités chinoises. Cette évolution s'inscrit dans la stratégie à long terme de la Chine, qui vise à réduire sa dépendance à l'égard du dollar et à protéger son économie contre d'éventuelles sanctions américaines.
Analyste: Pascaline della Faille - P.dellaFaille@credendo.com